La Bourgogne, terre d’Industrie

L'eau

Parmi les principaux moteurs de la croissance industrielle de la Bourgogne, l’eau tient un rôle de premier plan, particulièrement à partir des XVIe et XVIIe siècles. A ce moment là, partout en France et en Europe, l’eau est une richesse autant pour la vie que pour l’industrie. Les rivières bourguignonnes ont été très tôt les moteurs de nombreux moulins. Diverses activités se sont ainsi développées, souvent alternativement dans les mêmes lieux, selon les aléas économiques : moulins à blé, à tans (écrasant les écorces de bois), moulins à maillets, pour la pâte à papier, moulins à marteaux et pilons, comme les moulins à foulon (pour la trituration des draps), et bien sûr les moulins pour le travail du métal. En trois cent ans, la sidérurgie en Bourgogne va acquérir un renom international, grâce à l’évolution des techniques qui lient le Fer et l’Eau, du moulin à marteau au soufflet hydraulique des hauts-fourneaux.

le bois

En second lieu, la sidérurgie demande également un combustible, et c’est le bois qui va se hisser très vite au niveau de richesse naturelle et stratégique. Outre l’augmentation très sensible, partout en France, de la consommation de bois de chauffe personnel, les foyers industriels vont utiliser de plus en plus de bois – que ce soit pour produire du fer, du verre, des briques, du sel, de l’alcool ou teindre des tissus. Là encore, la Bourgogne a pu jouer très vite la carte industrielle, riche de milliers d’hectares de forêts. La sidérurgie étant de loin le principal consommateur de bois, cela fait une raison de plus de voir cette activité se développer et prendre de l’ampleur en Bourgogne (comme en Franche-Comté ou dans les Ardennes) dès le XVIe siècle. Les grands pôles métallurgiques s’avèrent d’ailleurs être des « gouffres dévorants » qui font monter le prix du bois et provoquent des nombreuses récriminations de la part des villes environnantes, qui craignent de ne plus pouvoir se chauffer ! Une ordonnance de François 1er datant de 1543 déplorait déjà « le grand dégât et dépopulation qui se [faisait] ès bois et forêts de notre royaume pour entretenir le grand nombre de forges à fer ». Et en un siècle, de 1674 à 1789, le prix de l’arpent de taillis est multiplié par 14 dans la région dijonnaise ! Sous l’Empire, un conservateur forestier dénombre autour d’Is-sur-Tille pas moins de 31 forges et 21 hauts-fourneaux... La situation est à tel point que le développement des « industries du feu » fait craindre une véritable « disette du bois » au XVIIe siècle. La croissance fulgurante de la sidérurgie aura son point culminant en Bourgogne et dans les Ardennes, dont le nombre d’établissements ne varie quasiment plus du XVIe au XIXe siècle ! La forge devient un véritable symbole de l’industrie – un symbole magnifié par les forges de Buffon, dont la technicité et la décoration minutieuse n’avaient pas d’égales...

La houille

Un combustible connu dès le Moyen-Age se répand alors petit à petit dans la métallurgie : la houille. Peu utilisée dans les forges, elle sera cependant employée plus en aval du travail, dans la transformation des produits métalliques, les barres et les tôles, et aura pendant de nombreuses années d’ardents défenseurs et promoteurs, dont le célèbre comte de Buffon, originaire de Montbard... Le charbon connaîtra son heure de gloire avec le développement des hauts-fourneaux. Une fois de plus, la Bourgogne peut s’enorgueillir de houillères immenses, à Montceau-les-mines ou Blanzy, qui grandiront rapidement et permettront aux industries et aux mines de devenir prospères dans la région. Même les mines de plomb de Pampailly bénéficieront du progrès. Souvent, les propriétaires de houillères cherchent à mieux valoriser leur charbon, et associent à leur exploitation une verrerie (comme à Epinac, près d’Autun). Dans la foulée, le mode de travail s’éloigne de l’entreprise familiale pour se rapprocher de la véritable usine, avec des effectifs parfois supérieurs à 100 salariés, des spécialisations fortes et une véritable politique de développement industriel.

Buffon
Georges Louis Leclerc, Comte de Buffon
Le Comte de Buffon a laissé à la postérité son nom et de nombreux ouvrages. Son action dans le domaine industriel a également été déterminante. Né à Montbard en 1707, il fait ses études chez les Jésuites à Dijon. Il part ensuite en voyage à travers l’Europe entière dès 1730. Personnage très brillant, il cumule au long de sa vie de nombreux titres : Comte de Buffon, Vicomte de Quincy, Vidame de Tonnerre, Marquis de Rougemont, et membre de la plupart des prestigieuses Académies des Sciences d’Europe (Paris, Londres, Berlin, Saint-Petersbourg, Edimbourg...). Buffon s’intéresse autant à la physique et aux mathématiques qu’à l’économie. Ce sont deux autres matières qui lui assurent l’immortalité : les sciences naturelles (il rédige une Histoire Naturelle en 40 volumes, publiée de 1749 à 1804), et la sidérurgie. A partir de 1767, il s’intéresse en effet de près à la fusion des minerais de fer, et mène de nombreuses expériences en Bourgogne. Homme d’affaires avisé, il monte un projet de complexe industriel alors qu’il vient de mettre au point des procédés de fabrication qui donnent un fer d’excellente qualité. Ainsi naissent les forges de Buffon, en 1769, qui se hissent rapidement parmi les plus importantes de France, employant jusqu’à 450 ouvriers. Après avoir conquis la Cour, de nombreuses Académies et même le « grand public », il s’éteint à Paris en 1788.

Soulignons par ailleurs que la Bourgogne a été parmi les premières régions d’Europe à utiliser les nouvelles techniques, plus lourdes, mais plus rentables et de meilleure qualité, introduites par la mise au point des « hauts-fourneaux » en région wallonne dès le milieu du XIVe siècle. Entre autres progrès, cela permet aux fonderies de produire de meilleures matières à partir du même minerais, dont la fonte moulée. Celle-ci est largement utilisée à Nevers, pour son exceptionnelle qualité, dans la fabrication des canons de la Marine Royale au XVIIIe siècle. Et malgré les travaux acharnés de nombre de scientifiques, les techniques générées par l’arrivée des hauts-fourneaux mettront du temps à s’améliorer. C’est sous l’impulsion de Louis XVI, en 1768, que de nouvelles études sont commandées sur le travail des métaux, et le site du Creusot est créé, en raison de la proximité de mines et des forges déjà installées dans les villes alentour. La fonderie du Creusot est chargée de fabriquer des canons et des munitions, sous la direction d’un ingénieur anglais (Wilkinson) et d’un Commissaire du Roi, Monsieur de Wendel. Petit à petit, le paysage français – et en particulier en Bourgogne, en Lorraine ou dans les Ardennes – se transforme et prend des allures de paysage industriel. Au départ, ce ne sont que quelques usines proches des grandes villes ou des grands sites d’extraction de minerais. Les moulins, les cheminées, puis les hauts-fourneaux vont marquer le paysage. A ceux-ci s’ajoutent les logements des ouvriers et ceux des patrons, qui deviendront stéréotypés par la suite – barres intégrées aux grands ensembles sidérurgiques, « longères », dominées par les manoirs et demeures de patrons et notables...

L'ère de la grande industrie

Après les épisodes de « proto-industrie » qui s’étendent jusqu’au XIXe siècle, vient l’ère de la « grande » industrie, marquée par la concentration des effectifs et l’utilisation intensive de machines. Celles-ci apportent des rendements considérables et permettent des productions sans précédent : ainsi dans le domaine du papier, une des toutes premières « machines à fabriquer le papier en grandes longueurs » est installée à Corvol-l’Orgueilleux, dans la Nièvre, en 1820. Elle remplace de nombreux ouvriers et produit autant que huit des anciennes cuves utilisées. Parallèlement, une grande campagne de remise en état des voies de communication soutient le développement du commerce fluvial (grâce par exemple au canal de Bourgogne, achevé en 1834), routier (surtout pour les produits à haute valeur ajoutée). Enfin le transport ferroviaire (à Epinac par exemple) sera, dès les années 1830, utilisé pour désenclaver les bassins houillers. Ce moyen de transport est d’ailleurs en lui-même un stimulateur de l’industrie sidérurgique régionale, puisque son implantation et son extension sont consommatrices de rails et de locomotives souvent fabriqués en Bourgogne – entre autre par l’entreprise Schneider, du Creusot, qui régna presque sans partage sur la sidérurgie régionale de 1836 à 1960. Les usines du Creusot verront successivement sortir la première locomotive à vapeur de France (1838), les immenses marteaux-pilons de 20 à 100 tonnes, des presses énormes, de nombreux modèles de locomotives etc... Le développement des transport a, par dessus tout, permis la mise en réseau de nombreuses entreprises, le décloisonnement de l’espace et l’augmentation bénéfique des échanges industriels – échanges dont la Bourgogne s’est vite trouvée être un nœud vital au niveau national.

La fin de la première période d’industrialisation massive se termine, à la fin du XIXe siècle, par une période de graves crises. Les prix baissent, la croissance aussi, les profits suivent. En premier lieu, la baisse de la demande extérieure asphyxie quelque peu les producteurs nationaux. Mais outre cette baisse, on assiste à cette époque à une montée des mesures protectionnistes en Europe et à l’apparition d’une concurrence étrangère de plus en plus vive. Qui plus est, dans le même temps, les entreprises étrangères arrivent à exporter vers la France une grande partie de leur production ! Cette situation aboutit à des obligations encore plus fortes d’expansion et de modernisation. Les vestiges de la proto-industrie n’y résistent pas, et la nouvelle énergie qui se profile, l’électricité, change radicalement la plupart des concepts industriels, et décolle au tout début du XXe siècle.

rouleau de métal en fusionDans les années 20, les pôles de la première industrialisation sont toujours vaillants, et la Bourgogne reste dans les grands producteurs sidérurgiques et charbonniers. Mais à la différence des pôles plus récents, mais aussi plus puissants, comme le Nord ou la Lorraine, elle est dominée par de grandes compagnies en situation de quasi-monopole, et sa production est moindre que celle des régions du nord de la France. Le charbon, concurrencé comme le gaz par l’électricité dans l’éclairage et certains processus industriels, va en déclinant toujours plus : en 1931, l’électricité représente 62 % de l’énergie de l’industrie. Et le chemin de fer, grand consommateur, pèsera encore un peu plus dans la balance. La sidérurgie régionale en profite une fois de plus, et voit son carnet de commande plein pour de nombreuses années. Un autre grand symbole de l’industrie en Bourgogne, et même en France, reste le groupe CREUSOT-LOIRE, descendant des aciéries de Wendel, issu de la fusion de la CAFL et de la SFAC, les aciéries de la Loire et les aciéries du Creusot, en 1969. Cela dit le déclin s’annonce, paradoxalement, à cette époque, insidieusement : la fusion des entreprises est la dernière arme de la sidérurgie française, face aux géants américains et japonais. De nombreuses entreprises s’associent pour résister, dans chaque région (PECHINEY avec UGINE-KUHLMAN, SAINT-GOBAIN avec PONT-A-MOUSSON, THOMSON avec BRANDT et CSF...).



Après un passé culturel, économique et industriel glorieux, la Bourgogne a eu du mal à sortir des schémas patiemment rodés au cours des siècles. Avec les grandes crises industrielles des années 70 et 80, la Bourgogne n’a pas résisté au choc, et a payé elle aussi un lourd tribu à la vague de faillites de l’industrie nationale, en particulier lors de la crise de 1984, qui a vu le dépôt de bilan de CREUSOT-LOIRE. Son industrie alors diminuée dramatiquement remonte aujourd’hui la pente en jouant la carte de la technologie après celle de la reconversion... une carte qui semble plutôt lui réussir, à en croire ses résultats honorables !